Jacques-André Haury Jacques-André Haury - médecin et député
Jacques-André Haury
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  INITITIVE DE L'ARLE

Paru dans Le Temps le 3 oct. 2006

L’extraordinaire succès populaire de l’initiative de l’ARLE devant le peuple genevois impose une lecture sans complaisance. Les électeurs ont sévèrement désavoué une succession de réformes de l’école publique, dont l’évaluation par des notes n’est qu’un élément. Ils l’ont désavouée, parce que cette école réformée est un échec. On ne joue pas avec le bon sens populaire. Parents, grands-parents, enseignants dans les degrés postscolaires, employeurs font un constat unanime : le niveau atteint par les élèves en fin de scolarité se dégrade. Première branche touchée par la « rénovation » : le français, dès les années huitante. C’est aussi le domaine le plus sinistré.

Ce que le bon sens populaire perçoit de façon évidente, les études internationales le confirment : plus le système scolaire est envahi par la nouvelle pédagogie, plus le niveau baisse. A leur tour, les chercheurs qui étudient l’efficacité de  la pédagogie « centrée sur l’élève », la « pédagogie de la découverte », la « pédagogie active » arrivent toujours à la même conclusion : l’échec. Echec aussi bien pour la maîtrise des connaissances que dans la résolution de problèmes et l’équilibre psychologique des élèves.

Dans le monde entier, et en particulier dans le monde francophone, cette pédagogie nouvelle est née en grande partie des théories de Jean Piaget (1896-1980) sur le développement de la connaissance chez l’enfant.

Pour Piaget, la connaissance ne se transmet pas de façon directe, mais doit être reconstruite par l’enfant. C’est la base du « constructivisme » qui constitue la carte d’identité de la nouvelle pédagogie. Avec l’élimination dans l’école de tout ce qui relèverait de l’imitation et de la mémorisation. Mais les faits sont là : une école fondée sur cette théorie éducative est inefficace. Et elle l’est tout particulièrement auprès des enfants de milieux défavorisés, ceux-là mêmes que les réformateurs de la pédagogie prétendaient aider. Piaget s’est donc trompé.

Comment un homme de l’intelligence de Jean Piaget a-t-il pu être induit en erreur ? On peut esquisser plusieurs hypothèses. La première, c’est que Piaget appartient à la génération des révolutionnaires, cette génération convaincue qu’il fallait tourner résolument la page du passé dans divers domaines. Ses observations sur la psychologie lui donnaient des arguments pour faire table rase de tout ce qu’avait pu être l’enseignement d’ « avant ». D’où aussi son amitié pour Henri Wallon. L’ambition d’ouvrir une ère nouvelle dans l’éducation publique peut avoir éloigné Piaget de certaines vérités.

Une autre hypothèse serait une confusion entre les apprentissages naturels et les apprentissages scolaires. Observer comment l’enfant procède dans ses apprentissages naturels - comme celui de la marche - ne garantit pas que l’école puisse fonctionner selon les mêmes principes. On est même en droit d’affirmer le contraire : s’il a fallu, dans le monde entier, créer des écoles pour apprendre à lire, à écrire et à compter, c’est probablement parce que ces disciplines, justement, ne s’acquièrent pas par apprentissage naturel.

Un quart de siècle après la mort de Piaget, on pourrait attendre de nos chercheurs actuels en sciences de l’éducation un peu de recul, un peu de distance par rapport à Piaget. Tout au contraire, on les entend répéter presque mot pour mot les paroles de Piaget, on les voit mettre en œuvre, jusque dans les détails, les programmes élaborés dans la première moitié du XXe siècle. Sans prendre en compte les critiques scientifiques récentes, issues notamment des milieux anglosaxons (qui avaient pourtant été les premiers à s’enthousiasmer pour les pédagogies « actives »). Comme dans une secte qui réciterait les paroles du maître sans jamais les remettre en question.

Il y a à ce curieux phénomène une explication assez simple. Jean Piaget flatte les enseignants qui adhèrent à sa pédagogie : cela lui attire l’adhésion inconditionnelle des syndicats d’enseignants. Et la pédagogie héritée de Piaget fait une très large place au monde des psychologues qui trouvent, dans cette vision de l’école, une garantie d’emploi à long terme. Il existe donc des intérêts corporatifs très forts pour défendre avec intransigeance tout enseignement hérité de Piaget et pour faire taire tous ceux qui s’aviseraient de le contester. Ces intérêts corporatifs n’ont rien à voir avec les intérêts des élèves.

Déboulonner Jean Piaget, c’est le faire descendre du socle de sa statue pour le ramener au rang qui est le sien : celui d’un chercheur, certes génial, mais dont les théories méritent sans cesse d’être vérifiées ou invalidées. Déboulonner Jean Piaget, c’est libérer nos écoles publiques de la domination qu’exercent sur elles tous ces disciples inconditionnels de Piaget, qui citent le « maître » pour s’épargner l’effort de la réflexion. Voilà ce qu’ont demandé les Genevois, un certain 24 septembre 2006.




 

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